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Démarche Artistique

Carmen Mariscal

statement

Photographies de la série La Novia Puesta en Abismo 1/1, 40 X 30 cm chaque une, 1997, photographies argentiques et encre, © Carmen Mariscal, merci à Theda Acha.

Quelques jours avant de disparaitre, ma grand-mère m'a offert sa robe de mariée. Le vêtement est resté au fond d'un carton pendant neuf ans, jusqu'à ce qu'il devienne l'inspiration et l'élément central d'un livre d'artiste composé d'une série de photographies et de quatre installations que j'ai réalisées. Porter ce vêtement m'a poussée à m'interroger sur les traditions transmises de génération en génération, sur ce que signifie être mère, fille et épouse.

Me glisser dans cette robe a façonné ma démarche artistique dès ses débuts. Dès lors, presque tous mes projets s'articulent autour d'objets hérités ou fortement significatifs. La mémoire, l'histoire familiale, la fragilité et l'enfermement sont des thèmes présents dans mon travail depuis presque de vingt ans. Je les exprime par des installations, des photographies, des vidéos, des sculptures et des mises en scène.

Lorsque j'avais 22 ans, alors que j'étudiais l'Histoire des Arts, j'ai été victime d'un très grave accident de voiture qui m'a tenue alitée pendant plusieurs mois. Dès que je le pouvais, je m'asseyais et peignait sur des thèmes liés à la douleur extrême, la frustration et l'isolement. C'est alors que je pris conscience de la fragilité du corps humain, de la manière dont il pouvait se briser puis se réparer. Le temps passé sur mon lit d'hôpital m'a aussi ouvert les yeux sur ce que signifie la réclusion.

Après plusieurs années, rétablie, j'ai photographié mon propre corps, ainsi que ceux de ma famille et de mes amis. Je m'interrogeais sur le sentiment d'être prisonnière, prise au piège dans cette enveloppe de chair. Les radiographies vues à l'hôpital, et qui m'apparaissaient comme des photographies de fragments du corps prises de très près et imprimées sur des superficies translucides, ont influencé mon travail.

J'ai commencé à fabriquer des boites en bois, de la taille d'un cabinet médical, recouvertes de métal, avec des couvercles en verre et des miroirs à l'intérieur. C'est alors que mon travail qui était bidimensionnel est devenu tridimensionnel. J'ai appliqué des photographies semi-transparentes sur la partie frontale des boites et disposé des objets à l'intérieur. Les matériaux utilisés -métal, verre, murs blancs- évoquaient l'hôpital, les photographies et les voilages rappelaient les radiographies.

Avec ces boites, je voulais évoquer l'expérience vécue à l'hôpital, celle d'être retenue dans un espace antiseptique dont on ne peut s'échapper. Mais ce travail parle aussi de la sensation d'être enfermé dans son propre corps et dans son propre esprit. Placer des images du corps et des objets à l'intérieur de ces boites qui rappellent les vitrines dans lesquelles, au XIXème siècle, on exposait des objets rares, les rend précieux tout autant qu'inaccessibles. Dans mon travail, l'utilisation d'un voile blanc fait principalement allusion à l'hôpital, mais aussi à la fiancée dont attend une pureté qui devient vite un carcan qui la sépare des autres. Ces boites sont à l'origine de tout le travail que j'ai accompli depuis lors.

Lorsque je confectionne une boite, mon point de départ est un objet doté d'une histoire ou bien trouvé dans la nature. Il peut s'agir d'un livre ancien, d'un vêtement, d'un objet hérité, d'une plume, d'un os ou d'un coquillage trouvés dans un endroit spécial. Pour voir l'objet, le spectateur doit l'observer au travers d'une photographie translucide mais, sur le miroir placé au fond de la boite, c'est son propre reflet qu'il découvre.

Avec cette expérience, mon intention est de reproduire la gradation des différentes émotions que nous ressentons et qui parfois sont cachées, refoulées ou contenues par d'autres.

Je crée souvent parallèlement aux boîtes des installations dont l'espace intime est suffisamment ample pour contenir le spectateur qui peut ainsi expérimenter l'oeuvre de l'intérieur plutôt que de la regarder. Dans ce contexte, je travaille sur l'espace architectural.

Mon travail récent inclut des photos d'objets transmis, projetés sur les corps des personnes qui les ont reçus en héritage. Je sélectionne les objets en fonction de la valeur émotionnelle ou historique qu'ils suscitent chez les personnes que je photographie. Ces projections superposées cherchent à saisir les corps au-delà des objets. Les photos révèlent la manière dont le passé marque notre corps présent et contribuent ainsi à la mémoire collective.

Le pouvoir et le poids des souvenirs nous accompagnent tout au long de la vie. Mon travail cherche à mettre ce pouvoir en exergue et à rendre visible la mémoire invisible.